Exemple d'analyse d'une photo : "Girls on Bus, Orange Stripe, 1978" par Mark Cohen

girls onbus orange stripeminiRoland Jacquet, en même temps que sa propre analyse de la photo de Christan Heimburger nous fait parvenir cet exemple d'une analyse que nous publions bien volontiers.


L'analyse parue dans "Libération" par Sandra Onana :

Sa figure affiche l’expression perplexe, teintée d’embarras, d’une personne qui se découvre observée. Avant de surprendre l’œil de l’objectif braqué sur elle, cette jeune femme s’abîmait sans doute dans la routine somnambule de son trajet en bus, suivant mécaniquement la musique d’un rituel maintes fois exécuté. Adossée contre la vitre, elle avait renoncé à cette jouissance de voyageurs qui consiste à laisser errer ses yeux sur le paysage, à feuilleter le spectacle du dehors sans y participer, comme on parcourt un flip book. Sans doute sa nuque a-t-elle été chatouillée par l’intuition, impalpable mais vivace, d’être fixée à la dérobée. Le visage tourné vers l’espion accuse la surprise de celle qu’on vient d’arracher aux vapeurs d’un demi-songe.

L’observateur ne peut atteindre l’observée, cloîtrée derrière son hublot. Pourtant, l’étendue qui les sépare semble décapsulée, laissant l’un et l’autre soudés par l’épiphanie d’une rencontre soudain possible. La fenêtre a cessé d’être une frontière étanche entre le dedans et le dehors, le silence et le bruit, l’isolement et la foule - cette césure par laquelle il est possible d’observer le monde comme s’il ne nous voyait pas. L’espace d’un instant (celui que s’accorde l’autobus à l’arrêt pour laisser monter les passagers), elle devient le portail qui relie ces deux étrangers.
L’observateur en question s’appelle Mark Cohen. Photographe de rue prolifique, celui-ci a écumé l’asphalte de sa Pennsylvanie natale entre les années 60 et 80. Epaisse rétrospective livresque de son travail en couleurs, Bread in Snow (1) s’attarde sur le passage de quidams anonymes et l’attirail ordinaire de leur quotidien : voitures, cabines téléphoniques, laisse pour le chien. Ceinte par le cadre de sa lucarne, la jeune femme du bus semble mise sous verre avec un soin d’entomologiste. La contre-plongée et l’œillade qu’elle décoche à l’épieur par-dessus son épaule suggèrent un simulacre de coup de foudre, aux codes comme empruntés aux enluminures d’une romance médiévale, ou aux miniatures d’un poème galant : «Dame surprise à sa haute fenêtre». Rien n’indique pourtant que l’inconnue, troublée par l’effraction, espère autre chose que la fin de ce face-à-face muet. Fatalement prise dans l’imminence du départ de sa navette - curieux vaisseau rétro dont le corps métallique pourrait appartenir à un engin spatial ou submersible -, celle-ci semble déjà se soustraire à cet accident de regard. De bonne grâce ou non, elle sacrifie momentanément au cliché de la passante dont on s’éprend (celle chantée par Brassens «qu’on voit apparaître une seconde à sa fenêtre et qui, preste, s’évanouit»), pour mieux retourner aussitôt à la solitude de ses propres contemplations.
(1) Ed. Super Labo.
Sandra Onana

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