1/4 heure photo du 15 mai 2019 : "La belle touarègue" par Christian Heimburger

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L'analyse de Roland Jacquet :

J’avoue que j’avais un peu peur de recevoir, pour ce quart d’heure, une de ces images remarquables dont Christian a le secret, un de ces clichés sens dessus-dessous de reflets ou de glaçons, qu’il aime à faire avec maestria, et pour lesquels j’ai une réelle admiration mais qui m’aurait sans doute laissé assez sec pour produire un commentaire consistant à autre chose que simplement en souligner l’inventivité et l’esthétisme évidents.
Donc merci Christian d’avoir choisi, pour cet exercice, une prise de vue qui, par son réalisme poétique, par son intérêt central pour l’être humain et son quotidien, peut être rapprochée du grand courant de la photographie humaniste, de loin celle qui me fait personnellement le plus vibrer.
Voyons donc ce que cette « belle Touareg » et sa petite fille, assises à même le sol, nous inspirent.


D’abord, que le sujet et sa composition rappellent assurément, bien que nous soyons ici en contrée d’islam, les innombrables représentations de la Madone dans la peinture du monde chrétien.
On note d’ailleurs une très belle harmonie de couleurs avec, d’une part, les tons sable, écrus, du paysage désertique, du vêtement à rayures sur le buste de la femme, d’une tente que l’on devine au second plan, du tee-shirt jaunâtre et terreux de la fillette et, d’autre part, tout un dégradé de bleus, du bas jusqu’au haut de l’image, du plus sombre au plus clair  : l’indigo qui recouvre les jambes de la femme, le bleu plus lumineux du tissu qu’elle porte sur ses épaules et ses bras, quelques points à l’arrière-plan et l’esquisse plus claire de montagnes à l’horizon et, enfin, le bleu pâle du ciel. Douceur des teintes dans la lumière sans doute déclinante d’une fin de journée.
Sur un plan technique ensuite, la profondeur de champ est tout à fait adéquate : les deux personnages sont parfaitement nets alors, que tout autour d’eux, l’environnement s’estompe dans un flou artistique.

Autre élément fort de cette photo  : sa construction graphique. Nous y remarquons une succession de triangles : d’abord l’enfant, jambes repliées sous son T-shirt, bras collés au corps et tête bien droite, puis sa mère avec les coudes légèrement écartés dont le vêtement bleu est prolongé au-dessus des épaules par un chèche posé sur la tête, ensuite, derrière, le contour pointu de la tente déjà mentionnée et, enfin, au loin, le dessin vaguement trapézoïdal des montagnes. Par conséquent, une succession de formes triangulaires qui, légèrement décalées les unes par rapport aux autres, depuis le coin en bas à droite, créent une perspective en diagonale jusqu’au coin supérieur gauche.

Les points d’intérêt, ceux qui attirent tout de suite l’œil, constituent également un triangle au cœur de la photo : ce sont les mains de la femme et les deux visages.
Qu’en dire ? Sans doute que subsiste, dans les postures très droites des bustes des deux personnages et dans la façon dont les mains de la femme sont posées sur ses genoux, un peu de la noblesse de ce peuple nomade et guerrier. Vivant au cœur du désert avec leurs troupeaux, les Touaregs, les « hommes libres », ont pendant des siècles contrôlé l’essentiel du commerce caravanier transsaharien.

Mais ce que donne à voir cette photographie est, pour l’essentiel, me semble-t-il, autre chose. En effet, les regards interrogent : celui de la fillette, dirigé vers la gauche de Christian, nous laissant à penser qu’il y a sans doute d’autres personnes à côté de l’auteur de l’image et la moue sur son visage paraissent exprimer ici plutôt de la crainte ou de l’incompréhension ; quant à celui de la mère, davantage orienté vers l’objectif, il apparaît étrangement vide, semblant se dérober à la situation présente. On s’est éloigné de la fierté que j’évoquais à l’instant et on ressent plutôt de la gêne et peut-être la conscience douloureuse d’un monde qui n’est plus ce qu’il était. Cette image et ces regards ne nous en disent-ils pas beaucoup sur l’état actuel de ces tribus, victimes de terribles sécheresses mettant à mal leur mode de vie, souvent contraintes à la sédentarisation, subissant, dans les différents pays où elles se trouvent, une forte discrimination de la part des autorités et d’autres ethnies et gagnées depuis quelques années par l’extrémisme religieux ?

Impression de pauvreté bien sûr, dans ce milieu particulièrement aride où tournent les mouches, avec ce maigre billet glissé entre deux doigts de la femme (l’auteur a jugé utile de préciser, à l’envoi du cliché, que ce pécule dérisoire provenait de la vente de quelques menus objets), pauvreté également avec ce trou dans son vêtement juste en dessous du col et ce T-shirt usé et souillé que porte l’enfant dont le visage, les mains et les pieds sont maculés de traces de terre et de poussière (l’eau est sans doute bien trop rare pour envisager le luxe d’une lessive ou d’une toilette).

Cependant, c’est, je crois, encore plus une forme d’acculturation qui est visible ici : alors que la mère arbore des vêtements traditionnels plutôt élégants, sa fille n’est couverte que d’un T-shirt trop grand pour elle, de la marque «  Poivre blanc  », présentant des personnages assez ridicules en ce lieu (un boxeur et un skateboarder), T-shirt probablement laissé il y a un certain temps par un touriste de passage. Et les deux objets tronqués que l’on voit à chacun des coins inférieurs du cliché soulignent également cette évolution, ce bouleversement  : à gauche, un petit récipient en terre cuite, à droite, une tong en plastique rose sûrement «  made in China  ».
Image saisissante d’un monde en cours de disparition, trop bousculé par la modernité.

Reste que je me demande où et quand Christian a pris cette photo. En effet, les pays où vivent les Touaregs, à savoir principalement la Libye, le Niger, le Mali et le sud algérien ne sont guère fréquentables dans la période actuelle (zone à risque franchement rouge pour faire écho à l’actualité de la semaine écoulée). Alors, sans doute, cette prise de vue n’est-elle pas toute récente, ramenée peut-être d’un voyage dans le désert algérien  ?
Un détail encore, un petit trait noir vertical s’élevant depuis le bas, au centre de l’image, un peu comme une rayure, lui donnerait presque un côté vintage.

L'analyse de Bernard Bertrand

Le titre : "La belle Touareg"

Un beau cadrage sur le triangle formé par les personnages tout en laissant de la place à l'arrière-plan pour situer l'action. Un petit regret, que les objets en bas à droite et à gauche (la sandale et le petit récipient) soient coupés…Mais une fois passé le regard sur la composition de l'image c'est justement le, non les regards qui attirent l'attention.
Il y a dans cette image des interrogations auxquelles il est difficile de répondre sans avoir plus d'informations sur le contexte de la prise de vue… Cette photo pourrait, devrait (?), faire partie d'une série où tout au moins avoir les commentaires de l'auteur.  Car il est difficile de comprendre ces regards presque opposés, sans qu'aucun des deux ne regarde pour autant le photographe… L'enfant semble distrait (un curieux mélange d'inquiétude et de curiosité) Et que dire du regard de la femme, que l'on suppose être la mère au vu du rapprochement des deux personnages, un regard légèrement incliné vers le sol, un regard résigné, pensif, distant (?). Autant de points d'interrogation.

Au final une très belle scène intimiste, prise sur le vif, mais qui nous laisse avec plein de questions.
Alors oui "belle Touareg", mais triste…

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