1/4 heure photo du 24 octobre 2018 : "Indifférence" de Pierre Heckel

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L'analyse de Hubert Oberbach :

La photo de Pierre tient du genre « scène de rue ». Photos parfois difficiles à oser, avec quelques risques selon les protagonistes. L’auteur a pu prendre son cliché sans trop de soucis, puisque tous les sujets photographiés étaient occupés, sans voir le photographe. Cette scène nous rapporte deux mondes qui se côtoient, celui de la pauvreté et celui de l’opulence.

Deux hommes debout devant une série de distributeurs de billets sont visibles de trois-quarts. La façade où sont logés les distributeurs est nette, sobre, minimaliste. Les deux bulbes des caméras de surveillance (des verrues dans la photo) semblent dire aux passants :  « Attention, on vous tient à l’œil ».



L’opulence est incarnée par l’homme de gauche, veston, sacoche pour un possible ordinateur. Le jeune cadre dynamique en quelque sorte. Sauf que la sacoche coincée entre ses jambes ne fait pas très distingué. Son regard et sa main se portent non pas sur le distributeur de billets, mais sur un élément invisible pour nous, caché par une enseigne. Que cherche-t-il ? Et il y a ce téléphone portable collé à son oreille. Ah oui, il ne se souvient plus du code !

Idéalement placé au tiers inférieur gauche, le monde de la pauvreté est représenté par une femme assise par terre sur un carton, immobile, et qui regarde l’autre monde, là-haut. Mais l’autre monde l’ignore. Nous pouvons supposer que son regard est envieux, mais sa posture ne nous permet pas de l’affirmer. Le décalage est souligné par la posture de l’homme, grand, droit, dominateur, alors que la femme est en bas, tassée, rabaissée. La diagonale passant par les deux personnages souligne encore un peu plus cette distorsion.
Pour sceller cette opposition, la colonne blanche située pile au tiers gauche de l’image tire un trait puissant, comme une barrière séparant durablement ces deux mondes. Un mur parmi tant d’autres... La laideur des murs constituant le recoin derrière la femme et les compteurs EDF contrastent avec la netteté de la façade bancaire déjà évoquée précédemment et soulignent encore cette opposition.
Mais la scène nous révèle encore un troisième personnage. Un homme jeune, tout à droite dans l’image. De par sa tenue vestimentaire, un pantalon de chantier ou un treillis, plus un T-shirt, il pourrait appartenir à un troisième monde, intermédiaire entre les deux précédents. Et tout en étant posté devant un distributeur de billets, il regarde dans la même direction que notre jeune cadre de tout à l’heure. Les deux semblent intrigués par le même évènement mystérieux que Pierre nous révèlera peut-être.

Techniquement, j’aurais souhaité un peu plus de contraste dans cette image, surtout pour les habits des personnages qui restent un peu ternes. Mais visiblement le secteur n’était pas très lumineux, et l’heure matinale a pu y contribuer.
La photo, au format carré, a été prise au 24 mm. Elle a donc forcément été recadrée sur un, voire sur deux côtés. Le format carré a permis de bien reserrer la scène et de placer les trois acteurs aux endroits académiques.
Bien composée et intrigante, c’est une image qui nous montre le monde actuel, avec ses gagnants et ses perdants qui se côtoient sans se voir.

 

 

Deuxième analyse de Armand Troestler :

Je ne m’attarderai pas sur le sujet de l’image, évident, souvent illustré : la mendicité, les contrastes sociaux, l’indifférence, etc.
Cette photo m’accroche d’abord pour la qualité exceptionnelle de sa composition. Tout y est parfaitement agencé. Je m’explique : l’image est extrêmement bien construite car les trois personnages s’inscrivent dans un cadre géométrique très structuré, presque pictural, qui n’est pas sans rappeler certaines œuvres du peintre hollandais Piet Mondrian (1872-1944), pionnier de l’abstraction [voir « Composition n°III » de 1929]. Les aplats de différentes valeurs de gris sont séparés par des bandes noires comme dans le tableau. C’est ce qui me laisse croire aussi que la bande supérieure vide et apparemment inutile ne l’est pas. Elle contribue sans doute à l’équilibre de l’ensemble du carré. Mathématiquement, pour ainsi dire.

Les personnages sont au bord ou en bas de l’image, les guichets automatiques, eux, symbolisant l’argent, sont au centre et répondent formellement aux armoires techniques en bas à gauche. La bande verticale noire au tiers gauche partage la scène en deux univers différents : à gauche de celle-ci, mur et mobilier urbain sales, celui de la mendiante ; la femme est assise, donc plus basse, ses jambes empiétant symboliquement sur la partie de droite, comme pour essayer de trouver sa place dans le monde des « nantis », au mur propre, joliment peint, sécurisé par deux caméras de surveillance. Les deux hommes, eux, sont debout et bien accessoirisés, notamment le plus grand avec serviette et téléphone portable comme pour accentuer son statut de dominant.

C’était déjà très bien, mais en sachant attendre le bon moment, deux cerises sont venues s’ajouter sur le gâteau : l’homme en costume qui pointe son doigt vers le panneau « EURO automatic cash » et le regard de la femme et du deuxième homme convergeant dans sa direction, orientant notre regard à nous et le contraignant à rebondir comme une balle de ping-pong d’un protagoniste à l’autre.
Le N&B assez contrasté souligne encore un peu plus le côté sombre, presque dramatique, de la scène.

En résumé, ce qui est remarquable dans cette image, c’est qu’absolument tous les ingrédients qui la composent servent son propos sans qu’aucun détail ne viennent troubler cet accord. Une parfaite illustration aussi de l’instant décisif cher à Henri Cartier-Bresson (préface de l’album « Images à la sauvette » 1952). Pour moi, c’est une photo de rue exemplaire. Un cas d’école. Un grand bravo au photographe !

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